Perspicacité
Dans les politiques publiques, les notions de “personnes” et de “lieu” sont souvent présentées comme les fondations de rues, de réseaux de transport et d’espaces publics réussis. Pourtant, dans la pratique, de nombreux projets semblent encore façonnés principalement par les véhicules, les contraintes foncières et les coûts.
Mettre les personnes au cœur de la conception change notre perspective. Cela nous encourage à aller au‑delà de la conformité technique et à considérer la manière dont les lieux sont vécus au quotidien par des personnes d’âges, de capacités, de parcours et de besoins différents. C’est ainsi que la considération positive prend tout son sens.
La considération positive consiste à aborder la conception avec une prise en compte attentive pour les personnes qui utiliseront un lieu. Il s’agit de reconnaître l’expérience vécue comme une composante essentielle du processus de conception, et non comme un élément optionnel. Lorsque nous le faisons bien, nous créons des lieux qui paraissent plus sûrs, plus inclusifs et plus accueillants. Des lieux qui renforcent la confiance, le bien‑être et un véritable sentiment d’appartenance.
La fabrication des lieux est souvent présentée comme reposant sur deux éléments essentiels : le mouvement et le lieu. Ces deux dimensions sont indispensables, mais sans le facteur humain au centre, nous risquons de créer de l’infrastructure plutôt que des communautés. Une rue ou un espace public techniquement performant peut permettre de traverser un quartier, mais ne contribue pas forcément à ce que les personnes s’y sentent réellement connectées.
Cette distinction est apparue clairement lors d’une récente étude menée dans le cadre d’une recherche en conception, avec un groupe de personnes ayant une déficience visuelle. Tout au long de la discussion, j’ai entendu à plusieurs reprises des participants qualifier certains éléments de conception de “dangereux”. En tant qu’ingénieurs, nous évaluons les projets à l’aune des recommandations, des normes et des bonnes pratiques. Sur le papier, une proposition peut être conforme. Puis le langage a changé : “Je me sens en danger.”
Cette distinction est essentielle. Un lieu peut répondre aux exigences techniques tout en restant insuffisant pour les personnes auxquelles il est destiné. Le fait de ne pas se sentir en sécurité influence la manière dont chacun se déplace dans un espace, le choix de l’utiliser ou non, et le sentiment d’y avoir sa place.
La conception de lieux réellement inclusifs commence par l’écoute. En tant que concepteurs et ingénieurs, nous devons comprendre comment différents groupes vivent les espaces à chaque étape de leur vie, et comment ces expériences influencent leurs choix.
Les personnes âgées accordent souvent une plus grande importance à la confiance, la mobilité, la routine et au sentiment de sécurité dans des environnements familiers. Les générations plus jeunes peuvent, quant à elles, privilégier l’indépendance, la rapidité, l’identité et les opportunités. Les personnes en situation de handicap, les parents de jeunes enfants, les usagers quotidiens, les piétons et les cyclistes peuvent tous percevoir une même rue de manière très différente.
Ces perspectives ne constituent pas des exigences contraires. Bien souvent, ce qui améliore un lieu pour un groupe, le rend meilleur pour l’ensemble des usagers. Des cheminements plus lisibles, des traversées plus sûres, un éclairage renforcé, des aménagements plus intuitifs et des espaces publics plus confortables contribuent tous à une accessibilité élargie, à davantage de confiance et à une expérience plus agréable.
Un lieu réellement inclusif ne se résume donc pas à sa fonction. Il s’agit de savoir si chacun peut utiliser et comprendre cet espace, et s’y déplacer de manière à soutenir sa mobilité, son autonomie et son bien‑être. En appliquant la considération positive, les concepteurs et les planificateurs peuvent prendre des décisions qui créent des lieux pour tous et pas juste des espaces conformes à une norme ou qui coche une case.
Chez BakerHicks, cette manière de penser s’appuie sur une culture qui valorise l’inclusion, le sentiment d’appartenance et la collaboration. Notre initiative Belonging, nos réseaux internes et le soutien quotidien des collègues constituent une base solide pour des décisions de conception plus inclusives.
La considération positive ne consiste pas à ajouter des démarches inutiles. Il s’agit plutôt de développer une habitude constante de poser de meilleures questions. Qui pourrait vivre cet espace autrement ? Quelles suppositions faisons‑nous ? Est-ce que ce dispositif fonctionne en pratique, et pas que sur le papier ?
Chaque dessin, chaque décision et chaque échange a le potentiel d’influencer des expériences bien réelles : rentrer chez soi le soir, se rendre au travail, aller à l’école, ou simplement se sentir accueilli ou en sécurité dans un espace public. Prendre un bref moment pour tester ces suppositions peut faire la différence entre une conception “suffisante sur le papier” et une conception qui améliore concrètement la vie quotidienne.
Par Stephen Campopiano, Responsable de la planification des transports